Paco Ignacio Taibo II, un passeur culturel majeur dans la promotion, la diffusion et la circulation du récit criminel en Espagne (1986-1989)
Résumé : L’article analyse la figure de Paco Ignacio Taibo II, écrivain, éditeur et militant dont l’action a favorisé la circulation et la légitimation du roman noir en Espagne au cours des années 1980. Sa trajectoire, entre l’Espagne et l’Amérique latine, illustre le rôle des médiateurs dans la connexion entre cultures, publics et traditions littéraires. La collection Etiqueta Negra, créée chez Júcar, a contribué à installer un canon du polar ouvert aux auteurs nord-américains, latino-américains, français et espagnols. Le texte insiste aussi sur la portée politique de cette médiation : pour Taibo II, le polar est une littérature de reconnection sociale liée à l’engagement et à la critique culturelle. La Semana Negra de Gijón incarne l’aboutissement de ce projet en associant fête populaire, débat intellectuel et reconnaissance littéraire.
Resumen: El artículo estudia la figura de Paco Ignacio Taibo II, escritor, editor y activista que contribuyó decisivamente a la circulación y legitimación del género negro en la década de 1980. Su trayectoria, situada entre España y América Latina, muestra cómo un mediador cultural puede conectar espacios, públicos y tradiciones literarias distintas. La colección Etiqueta Negra, creada en Júcar, ayudó a consolidar en España un canon del polar abierto a autores norteamericanos, latinoamericanos, franceses y españoles. El texto destaca también la dimensión política de esta mediación: para Taibo II, el género negro es una literatura de reconexión social vinculada al compromiso y a la crítica cultural. La Semana Negra de Gijón representa la culminación de este proyecto, al unir fiesta popular, debate intelectual y legitimación literaria.
Abstract: The article examines the role of Paco Ignacio Taibo II, a writer, editor, and activist who played a major part in the circulation and legitimization of crime fiction in Spain. His trajectory, moving between Spain and Latin America, shows how mediators can connect different cultures, audiences, and literary traditions. The Etiqueta Negra series, created at Júcar, helped establish a Spanish noir canon that included North American, Latin American, French, and Spanish authors. The article also emphasizes the political dimension of this mediation: for Taibo II, crime fiction is a form of social reconnection tied to activism and cultural critique. The Semana Negra festival in Gijón represents the culmination of this project, combining popular festivity, intellectual debate, and literary legitimacy.
Introduction
La notion de passeur culturel recouvre une très grande diversité de situations et d’individus. Ces « hommes doubles », comme les nomme Christophe Charle,
peuvent être définis par la série chronologique des spécialités telles qu’elles sont apparues dans l’histoire de la culture occidentale avec des décalages selon les pays : censeurs, directeurs de théâtre, critiques littéraires et théâtraux, animateurs de revues et de journaux et, plus généralement, faiseurs d’opinion, fondateurs et organisateurs de sociétés intellectuelles, éditeurs (au sens anglo-saxon mais aussi français quand ceux-ci dirigent de petites maisons), directeurs de collection, directeurs littéraires, metteurs en scène de théâtre, producteurs de films, producteurs de télévision, membres des jurys, etc.1
Figures peu étudiées dans le champ des sciences sociales,ces individus jouent pourtant un rôle déterminant dans la circulation des œuvres et des biens culturels, à l’échelle nationale et transnationale, « dans un système de production culturelle fondée sur la multiplication des intermédiaires écrans entre auteurs et publics »2. Comme le décrit Christophe Charle,
pour le public, ils sont censés refléter apparemment à travers leurs critiques, leurs classifications, leurs choix d’exposition, de mise en scène ou de publication les tendances nouvelles qui émergent dans la culture. Face aux producteurs, ils résument, enregistrent, indiquent ou suggèrent les tendances, les goûts, ce qui est acceptable ou inacceptable pour le ou les publics auxquels ils sont supposés s’adresser en fonction de leur position dans le champ culturel. Ils sont à la fois des représentants (au sens politique) du social au sein de la sphère culturelle et inversement des représentants de la culture vis-à-vis de la société globale3.
Dans le cas de la littérature policière, les passeurs culturels ont largement contribué à la circulation et à la légitimation du genre au cours du siècle dernier. On pense, par exemple, en France à Marcel Duhamel dont la Série noire créée en 1945 est, pour reprendre les termes de Natacha Levet, « la première collection à imposer un style, une forme : elle donne le ton et contribue à la naissance d’un genre, pas seulement en rassemblant des auteurs […] mais aussi en imposant une idée du genre »4 ou encore à Claude Mesplède, amateur éclairé et passionné de polar qui, après une carrière professionnelle dans l’aviation, s’adonne à l’écriture et à la critique de romans policiers. Auteur du célèbre Dictionnaire des littératures policières, considéré comme la bible du polar, à l’origine de la création du festival Toulouse Polars du Sud, président de l’association 813 pendant de nombreuses années, Claude Mesplède est une figure incontournable pour les amateurs du genre.
En Espagne, trois passeurs culturels ont, selon moi, joué un rôle majeur dans l’histoire récente du genre policier : Jordi Canal i Artigas, Paco Camarasa et Paco Ignacio Taibo II.
Jordi Canal i Artigas a été le fondateur puis le directeur de la bibliothèque La Bòbila à l’Hospitalet de Llobregat de 1999 à 2018, où il a constitué un important fonds spécialisé dans le genre policier et un fonds de romans populaires. La Bòbila n’est pas une bibliothèque de conservation à l’image de la BiLiPo mais elle est la première – et la seule – bibliothèque à disposer d’un fonds spécialisé dans les littératures policières en Espagne. Ce fonds s’est constitué sur la base de dons individuels – en particulier celui de l’auteur Franck Caudett – et d’acquisitions et compte aujourd’hui environ 30 000 références5. Jordi Canal est également le créateur du fanzine L’H Confidencial et du premier club de lecture de romans noirs en Espagne, ainsi que du Prix L’H Confidencial, prix du roman noir.
Paco Camarasa, quant à lui, commence par se consacrer au monde du livre en tant que distributeur. Il s’installe ensuite à Barcelone où il ouvre et dirige pendant treize ans (2002-2015) la librairie « Negra y Criminal » dans le quartier de la Barceloneta, à l’époque la seule spécialisée dans le crime et le roman policier en Espagne, qui devient une référence du genre. C’est également Paco Camarasa qui organise en 2005 la rencontre littéraire en hommage à Manuel Vázquez Montalbán qui donnera naissance au festival BCNegra, festival qu’il dirigera jusqu’en 2017. Malgré son décès en 2018, la figure tutélaire de Paco Camarasa continue de planer sur le monde du polar espagnol, les directeurs des festivals Semana Negra de Gijón, BCNegra, Getafe Negro, Congreso de Novela y Cine Negro de Salamanca, Pamplona Negra, Valencia Negra, Las Casas Ahorcadas de Cuenca, Aragón Negro et Granada Noir ayant décidé de créer un prix pour lui rendre hommage en 2019.
Parmi ces trois passeurs, le dernier joue un rôle déterminant à la fin de la période concernée par le projet POLARisation, qui correspond également à la période de splendeur du polar espagnol : Paco Ignacio Taibo II. D’ailleurs, s’il en est un pour lequel l’image de passeur prend son sens plein c’est bien lui : Paco Ignacio Taibo II est en effet un « homme double », pour reprendre la terminologie proposée par Christophe Charle6. Au carrefour de deux pays et de deux continents, Paco Ignacio Taibo II, exilé au Mexique où il vit depuis la fin des années 1950, développe en Espagne une activité intense autour du genre policier à partir de 1986, à la fois en tant qu’éditeur et fondateur du premier festival consacré au genre.
Paco Ignacio Taibo II : au carrefour de l’Espagne et de l’Amérique latine
Paco Ignacio Taibo II, né le 11 janvier 1949 à Gijón (Asturies), quitte l’Espagne en 1958 à l’âge de 9 ans. Il est issu d’une famille engagée à gauche. Son grand-père paternel, Benito Taibo, appartenait en effet à la direction du parti socialiste et a participé à l’insurrection de 1934 et à la Guerre Civile ; le frère de sa grand-mère paternelle était, quant à lui, le directeur du journal socialiste El Avance et tous deux sont passés par les prisons franquistes en raison de leurs activités politiques. Son grand-père maternel fournissait des armes de contrebande aux anarcho-syndicalistes et, pendant la Guerre Civile, il a armé un bateau de pêche pour combattre l’armée franquiste ; il est d’ailleurs mort dans son bateau, avec son équipage.
En 1958, Paco Ignacio Taibo père, journaliste, alors directeur du journal El Comercio de Gijón, décide de quitter l’Espagne pour le Mexique, qui accueille depuis 1939 de nombreux exilés espagnols. Après une halte à Cuba et à New York, la famille Taibo s’installe à México. Paco Ignacio Taibo II raconte comment, du jour au lendemain, ses parents et lui ont entrepris de vivre comme des Mexicains :
Mi padre lo tenía muy claro: a ver cómo coño lo hacemos, pero a partir de mañana tenemos que ser mexicanos. Él venía muy puteado, su salida de Gijón fue bastante tormentosa. Tenía la clara conciencia de que profesionalmente, como periodista, no iba a poder seguir creciendo en Asturias7.
De fait, Taibo II, naturalisé mexicain depuis 1984, ne retournera pas en Espagne avant plusieurs années, dans le cadre de son activité militante : « Tardé muchísimo en regresar, raconte-t-il, y lo hice coyunturalmente en 1967. Yo ya militaba en México y conecté aquí con la izquierda clandestina gijonesa, en particular con el grupo de José Luis García Rúa »8.
Juste après la mort de Franco, alors qu’il entreprend d’écrire un ouvrage sur la révolution de 1934 et sur sa répression, il revient de nouveau à Gijón. Rappelons que l’insurrection des Asturies de 1934 est un moment incontournable de l’histoire du mouvement ouvrier espagnol. Le 5 octobre 1934, une République des ouvriers et des paysans est proclamée dans la ville d’Oviedo par un comité révolutionnaire, composé des différentes forces de l’Alliance ouvrière, qui avait appuyé et préparé la révolution. Trois jours plus tard, toutes les Asturies étaient gouvernées par les mineurs. Une Armée rouge, composée de 30 000 travailleurs, est créée pour assurer la défense des insurgés. Le gouvernement républicain, alors dirigé par une coalition de droite réunissant le parti de la CEDA (Confederación Española de Derechas Autónomas) et le parti radical de Lerroux (on parle de « bienio negro » pour désigner les deux années au cours desquelles cette coalition est au pouvoir) décide de réprimer durement le mouvement. Une armée de 40 000 hommes, commandée par le général de division Franco, est ainsi envoyée par le gouvernement républicain pour réprimer la révolte. La répression, d’une extrême violence, provoque plus de 3 000 morts. C’est donc sur cet épisode traumatisant de l’histoire de la IIe République espagnole qui a durablement marqué sa région natale que Paco Ignacio Taibo II entreprend de se pencher. Pour son ouvrage, il rassemble les témoignages de 200 survivants de cette révolution qui a donné à Franco l’occasion de faire ses armes de grand dirigeant de la répression.
Au cours de son séjour à Gijón, Paco Ignacio Taibo IIrencontre Silverio Cañada, figure intellectuelle importante de la circulation des idées, en particulier de gauche. Pendant la période franquiste, Silverio Cañada vendait clandestinement des ouvrages interdits importés à l’université d’Oviedo (Sartre, Marcuse, Gramsci). Avec son épouse, il fonde la Librería Universal et crée la maison d’édition Júcar à Gijón (1967) ; dirigée par José Manuel Caballero Bonald, Júcar met sur le marché environ 2 000 titres. Cañada s’est également distingué en créant l’un des projets culturels les plus rentables de l’Espagne de l’époque : la Gran enciclopedia asturiana, qu’il a transformée en succès grâce à la manière dont il l’a commercialisée, inédite à l’époque : la distribution en fascicules à collectionner. La maison d’édition Júcar a également publié de nombreux livres et brochures sur la politique révolutionnaire : le socialisme, l’anarchisme, le syndicalisme, la pédagogie radicale, l’écologie sociale, les penseurs marxistes et antiautoritaires, la nouvelle gauche.
Paco Ignacio Taibo II raconte sa rencontre avec Silverio Cañada en ces termes :
Estaba inmerso en todo eso cuando de repente, aquí en Gijón, me abordó un señor que iba en bicicleta y me preguntó: «¿Tú eres el que está escribiendo una historia de la Revolución del 34?» Dije: «Sí». «Yo soy Silverio Cañada, editor», y añadió: «¿Has pensado en la posibilidad de sacarla en fascículos?» Yo no había pensado en eso, y empezamos a hablar del libro que estaba haciendo. Me hizo un contrato maravilloso que me permitió desarrollar la investigación a mi modo y con el tiempo que necesitaba en un momento en el que se me estaban acabando los fondos. De esa forma me arraigué, o me rearraigué, en Gijón9.
La rencontre avec Cañada est déterminante dans la trajectoire de l’intellectuel mexicain : c’est cette rencontre qui lui permet de se « réenraciner » – et le terme revêt un sens particulier dans la bouche de cet écrivain exilé – à Gijón. A l’époque, au Mexique, Paco Ignacio Taibo II s’est fait connaître comme auteur de polars. En 1985, les quatre premiers volumes de sa série consacrée au détective récurrent Héctor Belascoarán Shayne, fils d’un père basque et d’une mère irlandaise, doublement étranger mais aussi « deux fois fils de résistants », ont déjà été publiés. Sa passion pour le genre policier l’amènera d’ailleurs à fonder en 1986 la « Asociación Internacional de Escritores Policíacos » (AIEP) avec l’écrivain mexicain Rafael Ramírez Heredia, les deux auteurs cubains Rodolfo Pérez Valero y Alberto Molina, l’Uruguayen Daniel Chavarría, le Russe Yulián Semiónov et le Tchèque Jiri Prochazka, sur laquelle je reviendrai par la suite.
De l’écriture de polar à l’édition : la collection « Etiqueta negra »
Suite à la publication de son ouvrage consacré à la révolution de 1934 chez Júcar en 198410, Paco Ignacio Taibo II reste en contact étroit avec Silverio Cañada et lui soumet l’idée de créer une collection dédiée au roman noir en Espagne :
De hecho, cuando terminó, con éxito, la publicación de mi historia de la Revolución, Silverio me preguntó: «¿Qué quieres hacer?» Le dije que por qué no poníamos en marcha una colección de novela negra de verdad, que era algo que no había en España. Así nació Etiqueta Negra, en Júcar11.
Le phénomène n’est pas unique : de nombreux éditeurs ou directeurs de collections sont eux-mêmes écrivains mais la démarche de Paco Ignacio Taibo II est particulièrement intéressante à plusieurs titres. Malgré son existence assez brève (1986-1991), la collection « Etiqueta negra » deviendra, avec ses 130 titres publiés, une collection mythique à laquelle les amateurs de polar vouent encore aujourd’hui un véritable culte en Espagne. Le choix des auteurs publiés, entièrement assumé par Paco Ignacio Taibo II, est à l’image de sa trajectoire personnelle entre deux continents. Le premier volume de la collection est un roman de Donald Westlake. S’ensuivront d’autres auteurs étatsuniens (Chester Himes, Jim Thompson, Bill Pronzini, etc) mais également latino-américains (Daniel Chavarría et certains de ses propres romans), français (Thierry Jonquet, Didier Daeninckx, Jean-François Vilar) et espagnols : Julián Ibáñez, Juan Madrid, Francisco González Ledesma, Andreu Martín12. Par ailleurs, Paco Ignacio Taibo II ne se contente pas de sélectionner les romans publiés. Il rédige également le prologue de chacun des volumes, dessinant les contours de la politique éditoriale de cette collection qui se caractérise par la visée critique des romans publiés et l’ancrage idéologique à gauche des auteurs.
« La Semana Negra » : Entre festival littéraire et fête populaire, littérature et politique
C’est également au cours de cette période que Paco Ignacio Taibo II, désormais « réenraciné » à Gijón, y crée le festival « La Semana Negra ». Ce festival n’est pas un festival littéraire comme les autres. Le choix de la ville de Gijón, tout d’abord, mérite d’être analysé. Voici, selon l’auteur, comment ce choix s’est effectué :
Fue algo muy casual. La Asociación Internacional de Escritores Policiacos nos había dado comisión a mí, a Manuel Vázquez Montalbán, a Andreu Martín y a Juan Madrid para organizar un encuentro en España. Manolo y Andreu decían que sólo se podía hacer en un lugar, que era Barcelona. Yo viajé allí y me detuve antes en Gijón, para ver a Silverio. Cuando le conté mis planes él dijo: «¡No, no, no! Tienes que hablar antes con Tini»13.
Nous sommes en 1987 et le “Tini” en question est Vicente Álvarez Areces, ancien dirigeant clandestin du PCE, qui vient alors d’être élu maire de Gijón. Paco Ignacio Taibo II a fait sa connaissance lors de son séjour à Gijón en 1967, lorsqu’il était en contact avec le groupe de José Luis García Rúa
La cosa es que, tras verme con Tini, levanté el teléfono para llamar a Manolo y Andreu. Les dije: «Creo que se puede hacer en Gijón». Y Manolo dijo: «De puta madre, porque en Barcelona son todos unos burócratas»14.
Le choix de la ville de Gijón est donc déterminé par un concours de circonstances, lié à des rencontres humaines, mais la décision totalement – et collectivement – assumée d’instaurer ce festival dans une ville périphérique située dans une région elle-même périphérique et économiquement sinistrée15 est également un geste éminemment politique. Dès la première édition, un train affrété depuis Madrid conduit les auteurs invités jusqu’à Gijón et ce trajet hautement symbolique du centre vers les marges n’est pas un simple temps de transport : encore aujourd’hui, le festival commence au cours du voyage, les premières rencontres et débats étant organisés dans le train.
Un pont entre l’Europe et l’Amérique
Par ailleurs, et en lien avec la trajectoire personnelle de Paco Ignacio Taibo II, le festival se veut établir des ponts entre l’Espagne et le Mexique et, de manière plus générale, entre l’Europe et l’Amérique. Paco Ignacio Taibo II revendique cette volonté de connecter les auteurs de polars du monde entier :
La Semana Negra es el centro de la literatura policiaca. El único festival que conecta el mundo. Cuando empezamos, el contacto estaba roto. Nadie sabía qué estaba pasando en la otra orilla. A niveles, además, increíbles. Por ejemplo, Manolo Vázquez Montalbán no vendía un libro en México. Evidentemente, los latinoamericanos no conseguíamos entrar en España. La Semana Negra hizo cosas que no se ven, como por ejemplo tener la primera reunión de escritores norteamericanos y soviéticos que se había producido en el mundo literario desde el principio de la Guerra Fría. Se llevó a cabo un trabajo de puentes memorable16.
Les métaphores utilisées par l’auteur dans ce passage sont particulièrement éloquentes. La Semana Negra y est décrite comme un « pont » entre des continents alors isolés. Malgré sa position marginale – ou peut-être, au contraire, en raison de cette position – La Semana Negra se veut être le « centre » de la littérature policière, cette littérature elle-même encore illégitime aux yeux de certains, et abolir les frontières géographiques mais également sociales.
Une fête populaire
En effet, si, comme l’affirme Lucie Amir, « partout en Europe, les fictions criminelles se consomment et s’expérimentent désormais massivement en contexte festif, dans un cadre rituel où la discussion thématique se superpose à la dédicace, singularisant le festival au sein de la catégorie plus large des foires et salons »17, la Semana Negra est à la fois un festival pionnier du genre mais aussi son expression superlative. Revendiquée comme un pont entre haute culture et culture de masse, la Semana Negra associe, dès sa première édition, des événements littéraires à des activités purement ludiques et festives. À côté des chapiteaux accueillant les rencontres avec les auteurs et les tables rondes, on trouve à Gijón des stands de nourriture, des manèges… L’un des symboles du festival est d’ailleurs une grande roue installée au cœur du site.
Au cours de l’entretien qu’il a accordé à Cristina Pérez Sierra dans le cadre de sa thèse de doctorat, Paco Ignacio Taibo II a largement insisté sur sa volonté de créer à l’époque un festival d’un nouveau genre :
Este festival nació con la idea de tener un modelo diferente, es decir, no buscábamos un festival literario de género exclusivamente. Al contrario, pretendíamos mezclar la idea de fiesta popular con festival. Rompimos el esquema de festival de cuello duro, alfombra roja y minoría seleccionada para convertirlo en un festival de divulgación de la literatura lo más popular posible. Queríamos incidir en el debate social desde el origen, de tal manera que cruzábamos frecuentemente los temas literarios con temas políticos, sociales y culturales. Este modelo fue muy subversivo para su época, donde la tendencia era el festival de “alta cultura”18.
En tant que directeur du festival, Paco Ignacio Taibo II cultive d’ailleurs volontiers une posture iconoclaste et provocatrice, n’hésitant pas à affirmer que la « tortilla de patatas est un produit culturel aussi légitime que la littérature »19.
Un pont entre littérature et politique
Enfin, et dans la droite ligne de l’engagement idéologique de Taibo II, mais également des auteurs espagnols impliqués dans le projet dès son origine– Manuel Vázquez Montalbán, Juan Madrid, Andreu Martín – La semana Negra est conçue comme un festival de « reconnexion sociale » :
Se llevó a cabo […] un trabajo de desarrollo de un modelo de propuesta cultural que resultaba inusitada. La idea de la fiesta apelando a las tradiciones proletarias asturianas: a las fiestas de las carballedas, a los cantantes, a los folletos nudistas que se regalaban, a la tortilla de patata de las familias con las casetas de tiro a treinta metros… Toda esta idea, toda esta riqueza de debate que implicaba el conjunto de la vida y que vinculaba profundamente lo festivo con el debate literario, tenía que ver mucho con la manera en que nuestra generación entendió la novela policiaca. Porque la entendió como una literatura de reconexión social.
L’espace choisi pour célébrer cette fête revêt d’ailleurs un sens éminemment politique, puisque les premières éditions du festival ont lieu dans les anciens chantiers navals de Gijón, lieu emblématique des luttes ouvrières et antifascistes. La boucle entre ce qui a ramené Paco Ignacio Taibo II en Espagne au début des années 1980 – la Révolution de 1934 – et le festival qu’il implante dans la région est donc bouclée et pour lui, comme pour les auteurs emblématiques du polar espagnol de l’époque, littérature et politique ne font qu’un.
Si le phénomène de festivalisation du polar s’est depuis généralisé en Espagne, à l’instar d’autres pays d’Europe comme la France, la Semana Negra se caractérise par sa longévité et son rayonnement. La Semana Negra – dirigée depuis 2024 parMiguel Barrero – représente encore aujourd’hui un événement majeur, qui rassemble chaque année, au mois de juillet, plusieurs centaines de milliers de personnes, 250 invités et 150 journalistes. Pour les auteurs, être récompensé dans le cadre de la Semana Negra est une véritable consécration. Le prix Dashiell Hammett, décerné chaque année au meilleur roman policier en langue espagnole, est attendu et scruté par tous les amateurs du genre. Quant au prix Silverio Cañada, qui récompense le premier roman policier en langue espagnole, c’est un véritable sésame dans la carrière d’un écrivain. Un auteur comme Carlos Salem, lauréat de ce prix en 2008 pour son roman Camino de ida, n’hésite pas à affirmer qu’il est « né à la Semana Negra de Gijón »20 tant cette récompense a été déterminante dans sa trajectoire.
Conclusion
L’étude de la figure de Paco Ignacio Taibo II permet de mettre en lumière le rôle fondamental des passeurs culturels dans la circulation et la légitimation du roman policier en Espagne. À travers son parcours singulier, qui mêle exil, engagement politique et activité créatrice, se dessine une conception du polar comme espace de dialogue entre continents, entre cultures et entre sphères sociales. Son double rôle d’écrivain et d’éditeur, ainsi que la création de la collection Etiqueta Negra, ont contribué à structurer un véritable canon du roman noir en Espagne tout en ouvrant le genre aux voix latino-américaines et européennes.
La Semana Negra incarne sans doute l’aboutissement de cette entreprise : un festival à la fois populaire et intellectuel, qui transforme la périphérie géographique en centre symbolique de la production culturelle et qui continue, près de quarante ans après sa création, à jouer un rôle de vitrine et de légitimation pour les auteurs de polar. L’analyse de ce cas confirme que la notion de passeur culturel ne peut être réduite à une fonction de médiation neutre : elle engage une vision du monde, un projet esthétique et politique, et participe activement à redéfinir les frontières de ce qui est reconnu comme « culture légitime ». Cette étude ouvre enfin des perspectives pour une histoire véritablement transnationale du roman policier et de ses médiateurs : il s’agirait de cartographier les circulations d’auteurs, d’éditeurs, de festivals et de lecteurs entre l’Espagne, l’Amérique latine, l’Europe et les États-Unis, afin de mieux comprendre comment se construisent les réseaux d’influences, les transferts esthétiques et les légitimations croisées. Une telle approche permettrait de dépasser les cadres nationaux et d’inscrire le polar dans une histoire mondiale des échanges culturels, où les passeurs apparaissent comme des acteurs stratégiques dans la fabrique d’un imaginaire partagé
- Charle, Christophe, « Le temps des hommes doubles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 39 N°1, Janvier-mars 1992. Pour une histoire culturelle du contemporain. pp. 73-74. ↩︎
- Ibid. Parmi les rares études consacrées à la figure du passeur, on citera, outre celle de C. Charle : Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe (XIXe et XXe siècles) sous la direction de Diana Cooper-Richet, Jean-Yves Mollier, Ahmed Silem. Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2005. – 348 p, BLETON (Paul), « Il y a bien “contre” dans “rencontre” ?. Passeurs, clichés interculturels, lieux et modalités de rencontre », À l’Est de l’étoile polar, 2023– 1, p. 197-236. ↩︎
- C. Charle, art. cit., p. 75. ↩︎
- Levet, Natacha, Le roman noir. Une histoire française, Paris, PUF, 2024, p. 111. ↩︎
- Voir Émilie Guyard (8 janvier 2024). La Bòbila : une bibliothèque spécialisée unique en Espagne. POLARisation. Consulté le 23 août 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1329f ↩︎
- Kapil Raj a consacré plusieurs études au rôle des intermédiaires ou « go-betweens » dans la mise en place de connexions à l’échelle mondiale. Voir, par exemple, Raj Kapil, 2016, « Go-Betweens, Travelers, and Cultural Translators », in Bernard Lightman(dir.), A Companion to the History of Science, Chichester, John Wiley & Sons, p. 39-57. ↩︎
- Barrero, Miguel, « Paco Ignacio Taibo II: “La tortilla de patata tiene los mismos derechos culturales que la novela negra” », Zenda, 15/07/2017, https://www.zendalibros.com/paco-ignacio-taibo-ii-la-tortilla-patata-los-mismos-derechos-culturales-la-novela-negra/ ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- L’ouvrage a depuis fait l’objet de plusieurs rééditions, en Argentine en 2014 et en Espagne en 2024 ↩︎
- Barrero, Miguel, art. cit. ↩︎
- La Bòbila a consacré un dossier à cette collection accessible à l’adresse suivante :
https://www.l-h.cat/utils/obreFitxer.aspx?Fw9EVw48XS7Y3pwZyDWbmjpjlSOsxAnAlwsIjhqazA9aWcqazB ↩︎ - Barrero, Miguel, art. cit. ↩︎
- Ibid. ↩︎
- Cette période est marquée dans les Asturies par une forte reconversion industrielle. Pratiquement tous les secteurs sont touchés par des réductions d’effectifs et des fermetures. La reconversion industrielle, qui s’étend approximativement de 1986 à 1995 dans le cadre des plans du gouvernement avec l’Union européenne, provoque un chômage massif dans les villes asturiennes, atteignant 24 % à Avilés en 1988 et 26 % à Gijón en 1987. En 1996, les Asturies enregistrent 123 000 chômeurs. ↩︎
- Barrero, Miguel, art. cit. ↩︎
- Amir, Lucie, « L’Euronoir est une fête », Belphégor [En ligne], 20-1 | 2022, mis en ligne le 29 août 2022, consulté le 20 août 2025. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/4540 ; DOI : https://doi.org/10.4000/belphegor.4540 ↩︎
- Pérez Sierra, Cristina, La légitimation du polar en Espagne. Le cas de Francisco González Ledesma [Thèse de doctorat inédite], Université de Pau et des Pays de L’Adour, 2024. ↩︎
- Barrero, Miguel, art. cit. ↩︎
- L’auteur se définit comme « argeñol, hombre de ninguna parte y de todas a la vez. […] Nacido en la Semana Negra de Gijón, para más señas”, Carlos Salem, Pero sigo siendo el Rey, Madrid, Salto de página, 2009, p. 345. ↩︎
Amir, Lucie, « L’Euronoir est une fête », Belphégor [En ligne], 20-1 | 2022, mis en ligne le 29 août 2022, consulté le 20 août 2025. URL : http://journals.openedition.org/belphegor/4540 ; DOI : https://doi.org/10.4000/belphegor.4540
Bleton, Paul, « Il y a bien “contre” dans “rencontre” ?. Passeurs, clichés interculturels, lieux et modalités de rencontre », À l’Est de l’étoile polar, 2023– 1, p. 197-236.
Barrero, Miguel, « Paco Ignacio Taibo II : “La tortilla de patata tiene los mismos derechos culturales que la novela negra” », Zenda, 15/07/2017, https://www.zendalibros.com/paco-ignacio-taibo-ii-la-tortilla-patata-los-mismos-derechos-culturales-la-novela-negra/
Charle, Christophe, « Le temps des hommes doubles », Revue d’histoire moderne et contemporaine, tome 39 N°1, Janvier-mars 1992. Pour une histoire culturelle du contemporain. pp. 73-85.
Cooper-Richet, Diana, Mollier, Jean-Yves, Silem, Ahmed, Passeurs culturels dans le monde des médias et de l’édition en Europe (XIXe et XXe siècles),Villeurbanne : Presses de l’Enssib, 2005.
Guyard, Émilie, « La Bòbila : une bibliothèque spécialisée unique en Espagne », POLARisation. (8 janvier 2024), Consulté le 23 août 2025 à l’adresse https://doi.org/10.58079/1329f
Levet, Natacha, Le roman noir. Une histoire française, Paris, PUF, 2024.
Raj Kapil, « Go-Betweens, Travelers, and Cultural Translators », in Bernard Lightman (dir.), A Companion to the History of Science, Chichester : John Wiley & Sons, 2016, p. 39-57.
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Émilie Guyard